SPORTS DE GLISSE

 

 

Nous sommes en Mars, l'anticyclone s'est installé en France. Il fait beau à la plus grande joie des vacanciers et surtout des skieurs. Pour ma part, je termine de charger ma voiture (sac à dos, raquettes, chaussures de marche, le casque, la radio...) et je quitte Lyon à destination de l'Alpe d'Huez. Impression bizarre sur la route des sports d'hivers, car je ne vais pas skier mais bien piloter pendant quelques jours un avion du club.

Gilles, notre chef pilote m'avait dit " viens passer quelques jours en vol montagne avec moi ". En effet, basé pour une semaine sur cet altiport, notre Jodel D113 a chaussé ses skis et attend avec impatience ses pilotes.

Premier contact avec la machine en fin d'après midi. Les avions rentrent de leurs vols ou terminent des séries de tour de piste. L'ambiance est particulièrement sympathique. Il y a la, les équipes du secours en montagne, la sécurité civile et leur grosse alouette III, la SAF qui fait des rotations pour quelques skieurs argentés, un ULM qui fait des baptêmes, et la terrasse du bar restaurant de la plate-forme.

Nous faisons rapidement le plein de la machine  et la poussons au fond du hangar pour une nuit abritée. Destination la station pour une première soirée parmi les vacanciers.

 

Le lendemain, 8H30, nous arrivons parmi les premiers pour sortir notre Jodel du hangar. Mise en place musclée, puisque l'opération commence par la mise sur ski de l'appareil. Il faut soulager les roues et nous ne sommes pas trop de deux pour lever l'avion par l’aile, tandis que le vérin hydraulique fait tranquillement basculer les skis en position basse. A droite, puis à gauche. Visite pré-vol et Gilles met en route pour faire chauffer un peu la machine (il fait 0° ce matin). Direction le bar, premier café pour le briefing de la journée. 

Altiport de l'Alpe D'Huez

C'est un vol de découverte, avec un premier glacier, le St Sorlin, puis vers le sud le massif du Devolluy, repas à St Etienne de Devolluy et retour dans l'après midi pour un entraînement au tour de piste à Huez. "Allez, on s'installe ?"

 

Le cabine du Jodel n'est pas très spacieuse. La plage arrière est pleine de nos sacs, nos blousons, les raquettes, la pelle, la corde et tout le matériel nécessaire à la vie en altitude. On ne sait jamais! L'environnement reste identique à celui que je connais de cet avion en plaine, à part deux petits détails : les interrupteurs de vérins entre nos deux sièges qui sont en position "sur ski" et l'altimètre devant moi qui indique sans complexe 6 100 ft, au sol....Allez mise en route, batterie, richesse, personne devant, démarreur puis magnétos sur both, ça tourne.

Premiers contacts avec la neige, premières glissades : 

"Huez, F-PABN  Jodel D113, évolution sur la plate-forme vers le point d'attente" Première surprise, en affichant la puissance, il faut aider l'avion à décoller la spatule du ski de la roulette de queue. Pour cela, nous nous animons de brusques mouvements d'avant en arrière dans la cabine afin permettre à l'avion de rouler, pardon de glisser. L’impression est particulière. L'avion se pilote lentement et prudemment. Mais les actions sur les commandes sont assez violentes. On tourne à droite, pieds à fond à droite, manche en avant à fond à gauche et moteur : l'avion tourne, on dose la puissance, du pied à gauche, le manche, puissance, puissance puis ralentit l'avion s'arrête. La sensation est proche de celle du ski de descente, l'avion glisse, on ressent le contact avec la neige et en particulier sa qualité de glisse.

"Huez, on s'aligne et on décolle" Gilles me donne le premier repère d'axe à Huez. "Là bas, tu vois le carré de neige, au dessus de la forêt, bien c'est ton axe" Car, nous sommes au point d'arrêt, mais surprise, pas de piste, pas de visibilité sur la finale non plus. 

Alors, on s'aligne sur le repère et puissance. L'avion accélère doucement sur la plate-forme, nous laissons la tour à droite , puis la pente, impressionnante..

L'avion accélère, j'essaie de contrôler l'axe aux pieds, heureusement Gilles est là. Au bout de quelques mètres, les sauts sur les bosses s'amortissent, l'avion semble vouloir voler seul, un, deux, trois sauts, hop! on bloque le manche légèrement arrière, nous volons déjà, vitesse 120 et vario 0 !? Et oui, la piste descend plus vite que nous montons, c'est le principe de ces pistes à forte pente. Le calme envahit la cabine, on débouche sur la vallée. Fin de cette première prise d'adrénaline. Gilles, me regarde, je transpire un peu : "Alors, c'est pas compliqué, calme, aviation loisir, aviation plaisir !!!" 

 

L'émerveillement : 

 

Cap au nord vers le col de Sarenne, en monté vers 11000 ft. L'air est calme, le temps est superbe et je découvre un panorama sur les Alpes remarquable. En bas quelques skieurs dessinent des arabesques. C'est superbe. L'impression de calme et de sérénité m'envahit malgré le bruit du moteur qui nous rappelle que tout cela se pilote. L'avion monte calmement. On découvre rapidement les effets de l'aérologie. le vent, la pente, l'ensoleillement, "va chercher l'ascendance sur le relief" on s'approche des cailloux, le vario s'anime, 300 ft,  600 ft, Ca monte !! ! Passage du premier col, à 45° pour pouvoir toujours réagir et virer dans la pente dans le cas où le passage deviendrait impossible.   

Col des Prés nouveaux, puis arrivée sur le glacier de St Sorlin. Devant nous, à quelques dizaines de kilomètres, le Mont Blanc nous rappelle qu'il reste de loin le plus élevé de tous ces sommets. Majestueux. On arrête de rêver, on retourne au pilotage : premier posé sur un glacier, nouvelle dose d'adrénaline.

Premier glacier :

 

Tout commence par  la reconnaissance. Gilles est aux commandes. Passage à 1000 ft sol pour permettre d'analyser ce grand axe sur lequel nous allons nous poser. Le but est de visualiser les obstacles, les crevasses, l'environnement, mais aussi la turbulence, le vent... afin de prendre la première et importante décision : peut-on re-décoller et si oui peut-on se poser ? J'avoue que dans cette première reconnaissance, les explications de mon pilote vont un peu trop vite pour moi et se bousculent dans mon cerveau impressionné par le relief et peu oxygéné. "C'est bon, on y va !". Le vent est calme, pas de turbulence, la neige est bonne. On survol l'axe pour la prise d'un repère pour le décollage de tout à l'heure. Vient ensuite la seconde reconnaissance. Nous sommes maintenant à 100 ou 200 ft du sol, au milieu du cirque. Dans le pare-brise, je ne vois que les montagnes autour de nous et j'ai le sentiment de pouvoir toucher la neige de la main. C'est un peu impressionnant ! Nous confirmons les paramètres et définissons ensemble (surtout Gilles) le point de toucher des skis, puis le point de visée, l'altitude de la vent arrière. "Eh bien, F-PN en éloignement pour le grand axe à St Sorlin" Nous remontons à 10 300 ft pour une vent arrière. En étape de base l'aile de l'avion reste en dessous du point de visée, tout est OK, nous passons en finale.

 

Vitesse 125, le point de visée en vue, nous attendons la visualisation du plan de descente. Assiette, puissance. Le pilotage devient très précis. Les actions doivent être anticipées, quelques centimètres sur la manette de gaz, peu d'amplitude au manche, le repère fixé au milieu du pare-brise. La tension monte un peu. La remise de gaz est impossible en montagne, alors l'erreur n'est pas permise. Vitesse, bille au centre, vario 300 ft. Le point de visée est devant nous. La pente de la piste se découvre dans le pare-brise, l'arrondi, l'avion en position 3 points, du moteur, du moteur, le point de toucher, top, on touche !  Le contact est assez doux, l'avion glisse maintenant dans la pente, du moteur encore, car nous grimpons fortement.  Allez pied à gauche, manche à droite, l'avion tourne, s'aligne dans la pente et plein gaz. L'avion s'accélère, une bosse, deux et hop, l'avion est en l'air. "c'est bon, on en refait un !" Finale sur le grand axe du St Sorlin

 

Une journée de rêve

 

Après quelques tours de piste et un posé sur la Bosse à Collot à gauche du grand axe, nous reprenons une navigation vers le massif de Devolluy. Cap au sud. Mon pilotage s'affine un peu. Je reprend mes marques, la navigation l'hiver n'étant pas différente de celle que nous pratiquons l'été sur ces massifs. Seules quelques précautions au niveau des varios, pour éviter d'arracher un des skis ! Les vallées et les cols s'enchaînent, les paysages sont magnifiques. C'est vraiment l'aviation de loisir et de tourisme par excellence. Nous découvrons enfin St Etienne en Devolluy avec une petite piste ouverte et encouragée par la municipalité (c'est assez rare pour être souligné), une bonne pente et une approche plus facile. Reconnaissance, étape de base, finale, touché, du moteur dans la pente, et arrêt sur la plate-forme. Nous parquons notre avion. C'est l'heure du déjeuner, pris à quelques dizaines de mètres de là, au restaurant d'altitude au milieu de vrais skieurs.

Il est 14H30 et les nuages font leur apparition au delà des sommets. Nous décidons de rentrer à Huez pour une série de tour de piste avant de finir la journée. Ce premier contact avec la neige est excellent. je suis ravi mais fatigué de ces 3 heures de vol. Un plongeon dans la piscine en plein air de l'Alpe d'Huez sera très bénéfique.

 

 

Second jour de vol :

 

Le lendemain matin, la météo est toujours aussi clémente. Il faut en profiter. Une aggravation est prévue en début de soirée. Nous avons décidé de voler de bonne heure et de rentrer à l'Alpe d'Huez vers 16 Heures. L'agent AFIS est rapidement mis au courrant de façon amicale et informelle de notre programme de la journée et l'heure prévue de notre retour. L'ambiance est proche de celle d'un refuge d'altitude entre amoureux de la montagne : on se fait plaisir mais la sécurité et le professionnalisme sont omniprésents. 

Il est 9H00. "F-PABN, on s'aligne et on décolle..." L'air froid et dense assure un bon confort de vol. Amis pilotes, un conseil en montagne, préférez le matin !! Je suis plus détendu et j'assure de façon plus autonome la glisse et le décollage. Je commence à prendre du plaisir à piloter ce Jodel. 

 

Vue sur la Mont Blanc Aujourd'hui cap au nord, nous remontons la vallée de l'Odol, le lac des 7 Laux passe sous nos ailes, puis le col du Gladon, le col de la madeleine et nous arrivons en Tarantaise.

Premier posé au dôme de Vaugellay. Ce sommet offre un panorama à 360° sur les Alpes du nord. La Pierra Menta à l'Est, le Mont Blanc au nord et vers l'Ouest la vallée de Bourg St Maurice avec le col du petit St Bernard ou nous serons tout à l'heure. En attendant, c'est la première reconnaissance. 

Ce dôme présente de par sa forme et son approche la particularité de pouvoir être abordé dans les deux sens. La neige est de bonne qualité, pas de vent, pas de turbulences, le premier atterrissage est assuré par Gilles. Je tente de suivre aux commandes, de prendre les repères nécessaires, car je sais qu'il faudra assurer au suivant. La tension monte. L'atterrissage ne présente pas de réelles difficultés, la surprise vient du décollage. La piste présente dans ce sens une pente très forte. Je n'aurai d'ailleurs pas le temps de l'apercevoir que nous sommes en l'air. 10 secondes très intenses, à vivre et à re-vivre!. On ne décolle pas à Vaugellay, on se jette dans le vide.   Dôme de Vaugellay, la pente au décollage !

Après plusieurs touchés, nous nous arrêtons pour contempler le site. Un Anglais qui loue le gîte à quelques centaines de mètres nous rejoint. Il pensait que nous étions en panne pour nous poser ici dans ces conditions. Après quelques explications sur notre appareil et les conditions de vols, nous le laissons dubitatif contempler notre décollage. Rencontre un peu surréaliste mais qui confirme la convivialité des montagnards. Nous sommes loin de la plaine et de ses grandes villes. Nous reprenons de l'altitude dans la vallée au dessus de Bourg St Maurice. Attention le parc de la Vanoise est proche. Son survol est naturellement interdit. Virage à droite pour pénétrer par une enclave autorisée, puis le lac du barrage de Tignes, et nous pénétrons dans le cirque montagneux de la station. Plusieurs avions évolue sur la plate-forme, nous sommes en fait trois dans le circuit.

L'auto-information et le respect des procédures font que nous nous retrouvons à notre tour en finale. La piste est de bonne qualité, damée depuis peu. Le contact et la glisse en sont remarquables. Nous parquons l'avion et saluons les quelques pilotes qui nous précédaient. Un dirigeant de l'AFPM, un équipage Italien, les discussions techniques commencent. On regarde les skis du premier, on apprécie la finition du second appareil. Quelques échanges sur la qualité de la neige, les alti-surfaces "Tu as fait St Jean ce matin ? Oui c'est tout bon !" La convivialité et l'ambiance feront que nous terminerons cet entretien au restaurant d'altitude, autour d'un verre de soda pour les uns, de raisin blanc de Savoie pour les autres...

Alti-surface de Tignes

Re-décollage dans la foulée et quelques tours de piste, nous reprenons ensuite la vallée vers le terrain de la Rosière, sous le col du petit St Bernard. Reconnaissance, finale plus mouvementée à cause du vent qui se lève et atterrissage. Nous poussons notre avion près du hangar. C'est l'heure de la randonnée : raquettes, sac à dos, nous marchons ainsi quelques dizaines de minutes. Il fait très beau et nous croisons quelques skieurs. Pose déjeuner. Nous avons fait quelques courses ce matin à la station et la faim commençait à me gagner. Le vol en montagne est très proche de la nature et l'alternance de ces instants de vols très techniques et de détente en pleine montagne en font une activité de loisir et de dépaysement remarquable. Cadres stressés, à méditer...

Nous regagnons l'avion rapidement car le vent se lève. Il nous est défavorable et il faut décoller rapidement au risque de passer la soirée dans cette station. Le décollage assuré par Gilles est un peu plus long que d'habitude, et il est vrai que les arbres plantés en bout de piste m'ont semblés bien plus haut que la moyenne. Retour vers Huez. Un passage au dessus de Méribel nous fait renoncer à nos projets d'y prendre un café. La neige n'est plus de bonne qualité et la rigole d'eau en plein milieu nous fait mettre le cap sur notre base.

Un trentaine de minutes plus tard, l'avion est au parking. Je suis fatigué. Le vent s'étant levé, les conditions de vol se sont un peu dégradées. Mais c'est avec plaisir que j'inscris ces trois nouvelles heures de vol, résumées en une ligne sur mon carnet. 

 

Conclusions :

 

Que dire de ces quelques jours passés à survoler les Alpes sur notre Jodel. Merci !! Merci  Gilles pour ces instants de pur bonheur et pour la découverte d'une aviation de plaisir.

Au niveau pilotage, cette activité très pointue nécessite un entraînement que peu de pilotes de plaine possèdent, surtout sur skis. Mais, elle reste pour moi une formidable source de progrès et d'amélioration de mon pilotage.

 

L'accident au St Solin, plus de peur que de mal... Voler en Jodel en montagne ? Depuis quelques semaines, cette polémique existe au sein de notre association. Cet avion  est-il fait pour voler en aéro-club? Pour une poignée de pilotes? 

Quelques jours après mon séjour à Huez, l'avion s'est craché sur le St Sorlin, heureusement sans dommage pour les pilotes (Gilles et son élève). Un des skis s'est "planté" dans la neige au moment de l'arrondi. Que dire en dehors des évidents "je le savais, j'avais prévenu..." Le niveau de pilotage ne peut pas être remis en cause dans cet accident. Alors que penser ? Oui, il existe un risque. C'est une activité très pointue qui se pratique très souvent en double commande. Mais, est-elle plus risquée que l'aviation de plaine? A-t-on arrêté les DR400 après le premier incident rencontré par un pilote ? 

 

La décision de vendre notre Jodel après ce second accident a été prise. Elle est, du point de vue du gestionnaire ou du financier, tout à fait justifiée. Mais cette activité reste à mes yeux une aviation que beaucoup d'entre nous devraient pratiquer.

A l'heure où les zones interdites se développent à grande vitesse, où les règlements se multiplient, que les accidents d'avions  en voyage font la une des journaux, je me pose une question : l'aviation en montage n'est elle pas une des dernières activités où nous pourrons, à terme, exercer notre passion librement.

 

Récit Frédéric Naudin
Photo : l'auteur et M.Norris
 

 

 

 

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